Héritage et fracture

Lignes de fractures en France : série narrative,  chronique sociale avec Élise et Mathieu : auteur Antonio AMANIERA.

Un Lycée de la Vienne. La sonnerie vient de retentir. Élise range ses affaires, jette un œil à la salle vide. Sur le tableau, une phrase est restée inscrite : « La République est-elle encore sociale ? ». Elle soupire, attrape son sac, et rejoint Mathieu qui l’attend devant le portail.

Mathieu (amusé) : Tu poses des questions qui donnent des insomnies. Élise (sèche) : C’est le but. Si mes élèves dorment trop bien, c’est que je fais mal mon boulot.

Ils marchent vers le parc. L’air est frais, les feuilles craquent sous leurs pas. Élise sort une pochette de documents.

Élise : J’ai creusé les chiffres. Tu te souviens de ce qu’on disait sur les inégalités ? Mathieu : Oui. Que ça craquait. Élise : Eh bien, ça craque surtout à cause de l’héritage. Pas du travail. Pas du mérite. Juste… la naissance.

Elle lui tend un graphique. Mathieu le regarde, silencieux.

Élise : Les 10 % les plus riches détiennent plus de la moitié du patrimoine. Et près de la moitié des grandes fortunes sont héritées. Mathieu (amer) : Donc on est revenus à l’Ancien Régime. Les privilèges par le sang. Élise : Exactement. Et ce qui est fou, c’est que ça ne choque plus. C’est devenu normal.

Ils s’assoient sur un banc. Un groupe d’adolescents passe en trottinette, musique dans les oreilles.

Mathieu : Tu sais, quand j’ai quitté mon boulot, j’ai compris un truc. Ce n’est pas que les riches sont méchants. C’est qu’ils vivent dans un monde parallèle. Élise : Un monde où l’argent fait écran à la réalité. Mathieu : Et où l’héritage devient une armure. Une bulle. Une forteresse.

Élise regarde les jeunes au loin.

Élise : Et ceux qui n’ont rien héritent de quoi ? De la précarité. De la défiance. De la colère. Mathieu : Tu crois qu’on peut casser ça ? Élise : Pas en le dénonçant seulement. Il faut raconter. Montrer. Comparer. Tu connais l’histoire du Front populaire ? Mathieu : Les congés payés, les grèves, les espoirs. Élise : Oui. C’était une réponse à une fracture. Une tentative de rééquilibrer. Mathieu : Alors on devrait regarder en arrière. Pour mieux voir devant.

Episode précédent : Le malaise diffus

Lignes de fractures en France – Vers2045