Indonésie : Le choc des privilèges – Quand l’État oublie ses citoyens

Jakarta, 30 août 2025. Sur le trottoir brûlant de Jalan Sudirman, Siti ajuste son hijab et serre contre elle son sac de cours. Elle est professeure dans une école publique du sud de la capitale. Son salaire ne dépasse pas 3,5 millions de rupiahs par mois – à peine de quoi payer le loyer, nourrir ses deux enfants, et acheter les manuels qu’on ne lui fournit plus. Ce matin-là, elle lit un article sur son téléphone : les députés recevront une allocation de logement de 30 millions de rupiahs mensuels. Elle s’arrête net. Elle relit. Elle ne comprend pas. Puis elle comprend trop bien.

Une annonce qui fait l’effet d’une bombe

L’annonce est tombée comme une provocation. Une allocation de logement pour les parlementaires, équivalente à dix fois le salaire minimum à Jakarta. Dans un pays où des millions de citoyens vivent sous le seuil de pauvreté, cette mesure a été perçue comme une insulte. Les réseaux sociaux s’enflamment. Les hashtags #WakilRakyatMewah (“Députés de luxe”) et #RakyatMatiLapar (“Le peuple meurt de faim”) deviennent viraux.

L’étincelle : la mort d’Affan Kurniawan

Deux jours plus tôt, une vidéo a fait le tour du pays. On y voit Affan Kurniawan, jeune conducteur de moto-taxi, tenter d’échapper à un contrôle de police. Il chute. Une fourgonnette le percute violemment. Il meurt sur le coup. La scène est filmée par un passant. La vidéo est insoutenable. Elle devient le symbole d’un État brutal, indifférent, déconnecté.

Siti regarde la vidéo en silence. Elle pense à son fils, qui livre des repas en scooter le soir pour arrondir les fins de mois. Elle pense à tous ces jeunes qu’on ne protège pas, qu’on écrase – parfois littéralement.

Des coupes budgétaires incompréhensibles

Dans le même temps, le gouvernement annonce des réductions de budget dans l’éducation, la santé, et les infrastructures locales. Objectif : financer un programme de repas gratuits pour les élèves, promesse phare du président Prabowo Subianto. Mais pour beaucoup, ce programme ressemble à une rustine sur une plaie ouverte. On coupe dans les salaires des enseignants, dans les bourses étudiantes, dans les soins de base – pour offrir des repas standardisés, souvent mal distribués.

Une colère virale, un archipel en ébullition

TikTok, Instagram, X (ex-Twitter) deviennent les caisses de résonance de la colère. Des vidéos de pillages, de manifestations, de discours enflammés circulent à une vitesse folle. À Makassar, des manifestants incendient le domicile d’un député. À Surabaya, des étudiants occupent le rectorat. À Medan, des mères de famille bloquent les routes avec des casseroles vides.

Siti, elle, ne manifeste pas. Pas encore. Mais elle imprime des tracts. Elle parle à ses collègues. Elle écrit des textes qu’elle poste sous pseudonyme. Elle n’a jamais été militante. Mais elle sent que quelque chose bascule.

Un pouvoir qui vacille

Face à la pression, Prabowo annule l’allocation controversée. Mais il durcit le ton : il parle de “trahison”, de “terrorisme social”, et promet des “mesures fermes”. Des arrestations ont lieu. Des comptes sont suspendus. TikTok bloque temporairement les vidéos en direct.

Mais le mal est fait. Le peuple a vu. Le peuple a compris. Et le peuple ne veut plus se taire.

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