Yogyakarta, août 2025. Le soleil tape sur les toits de tôle, les scooters zigzaguent entre les becaks, et dans un petit café près de l’université Gadjah Mada, Raka fixe son écran. Il a 22 ans, fils de riziculteurs de Java central, et il vient de voir la vidéo. Celle d’un jeune chauffeur de moto-taxi, écrasé par une fourgonnette de police à Jakarta. Il ne dit rien. Il ferme son ordinateur, se lève, et rejoint le cortège qui s’organise dans la rue.
Ce n’est pas encore une révolution, c’est une prise de conscience
Ce n’est pas la première fois que Raka manifeste. Mais cette fois, quelque chose est différent. Ce n’est pas seulement la colère. C’est une lassitude profonde. Une impression que l’Indonésie, ce géant de plus de 270 millions d’habitants, s’est éloignée de ses promesses.
Un archipel immense, une démocratie fragile
L’Indonésie est le quatrième pays le plus peuplé du monde. Un archipel de plus de 17 000 îles, où cohabitent des centaines de langues, de cultures, et de récits. Depuis la chute du régime autoritaire de Suharto en 1998, elle s’est engagée sur la voie démocratique. Mais cette démocratie reste fragile, tiraillée entre les élites politiques, les intérêts économiques, et une jeunesse de plus en plus exigeante.
Prabowo Subianto, ancien général et ministre de la Défense, est élu président en octobre 2024. Pour beaucoup, son arrivée au pouvoir ravive des souvenirs douloureux : son rôle dans les répressions de la fin des années 1990, ses liens avec les milieux militaires, et son style autoritaire.
Une mémoire collective marquée par la violence
Dans les rues de Jakarta, de Bandung ou de Makassar, les slogans ne parlent pas seulement du présent. Ils évoquent les disparus de 1998, les étudiants tués, les journalistes muselés. La mémoire est vive, surtout chez ceux qui n’ont pas connu cette époque mais en ont hérité les cicatrices.
Raka, comme beaucoup de jeunes Indonésiens, a grandi avec ces récits. Il les a entendus dans les réunions familiales, lus dans les forums en ligne, vus dans les films censurés. Et il ne comprend pas pourquoi, malgré les promesses de réforme, les mêmes dynamiques de pouvoir semblent se répéter.
Une fracture sociale qui s’élargit
Ce qui alimente la colère, ce n’est pas seulement le passé. C’est le présent. L’annonce d’une allocation de logement pour les députés, équivalente à dix fois le salaire minimum, a été vécue comme une gifle. Dans un pays où des millions de personnes vivent avec moins de 2 euros par jour, cette mesure a cristallisé le sentiment d’injustice.
Les coupes budgétaires dans les services publics, les hausses de taxes, et le financement de programmes jugés clientélistes ont renforcé l’idée que l’État ne sert plus ses citoyens, mais ses propres intérêts.
Une jeunesse en quête de sens
Dans le café de Yogyakarta, Raka retrouve Ayu, étudiante en sociologie. Elle lui tend un tract : “Assemblée populaire ce soir. On parle de ce qu’on veut vraiment.” Ils ne veulent pas seulement protester. Ils veulent comprendre. Repenser le contrat social. Imaginer une autre Indonésie.
Ce n’est pas encore une révolution. Mais c’est une prise de conscience. Les braises sont là, sous la cendre. Et elles pourraient bien raviver un feu que le pouvoir croyait éteint.