Depuis plusieurs décennies, un refrain revient avec insistance : le travail serait en voie d’extinction. Robots, intelligence artificielle, automatisation… autant de forces qui, nous dit-on, rendraient bientôt l’activité humaine superflue. Pourtant, au milieu de ces prophéties technologiques, la voix de l’anthropologue David Graeber résonne comme un contrepoint salutaire. Pour lui, le travail ne disparaît pas. Il se recompose, se déplace, se dénature parfois — mais il demeure au cœur de nos sociétés. Et c’est précisément cette persistance qui devrait nous interroger.
La fausse promesse de la fin du travail
L’idée que la technologie libérerait l’humanité du labeur n’est pas nouvelle. Déjà dans les années 1930, Keynes imaginait une semaine de quinze heures. Graeber rappelle pourtant que chaque vague d’innovation a produit l’inverse de ce qu’elle promettait : non pas moins de travail, mais davantage. Les gains de productivité n’ont pas été convertis en temps libre, mais en nouvelles obligations, nouvelles normes, nouvelles tâches.
L’automatisation ne supprime pas le travail : elle le déplace vers d’autres zones, souvent moins visibles, parfois moins gratifiantes.
Les “bullshit jobs” : symptôme d’un système qui tourne à vide
Dans Bullshit Jobs, Graeber décrit ces emplois absurdes, vides de sens, qui prolifèrent dans les bureaucraties publiques comme privées. Assistants de managers inexistants, coordinateurs de coordinateurs, analystes sans impact réel, métiers de façade… Ces postes ne sont pas un signe de disparition du travail, mais au contraire d’une inflation artificielle de tâches destinées à maintenir l’illusion d’une société fondée sur l’emploi.
Pour Graeber, si tant de personnes occupent des fonctions qu’elles jugent elles-mêmes inutiles, c’est que le travail est devenu un rituel social, un marqueur de respectabilité, un instrument de contrôle. On ne travaille plus seulement pour produire, mais pour prouver que l’on mérite sa place.
Le travail comme construction sociale
L’un des apports majeurs de Graeber est de rappeler que le travail n’est pas une donnée naturelle. C’est une construction culturelle. Dans certaines sociétés, l’activité productive est valorisée ; dans d’autres, elle est déléguée ou méprisée. Ce que nous appelons “travail” est le résultat d’un choix politique et moral.
Ainsi, la société contemporaine valorise des tâches administratives ou managériales parfois déconnectées de la production réelle, tandis qu’elle sous-estime des activités essentielles comme le soin, l’éducation, l’entretien, la relation. Le travail ne disparaît pas : il se déplace vers des zones invisibles, souvent féminisées, souvent précaires.
L’ère numérique : plus de liberté ou plus de contraintes
On pourrait croire que le numérique allège la charge de travail. Graeber montre au contraire qu’il crée de nouvelles formes d’activité, souvent non reconnues comme telles : répondre à des mails en dehors des horaires, gérer sa présence en ligne, s’auto-former en continu, produire des traces numériques pour exister professionnellement.
Le travail devient diffus, poreux, permanent. Il envahit les interstices de la vie quotidienne. Loin de disparaître, il se dissout dans l’existence.
Vers un travail plus relationnel, plus symbolique, plus humain
Si certaines tâches sont automatisées, d’autres émergent : coordination, médiation, créativité, soin, accompagnement, gestion émotionnelle. Ce sont des activités difficiles à mécaniser, car elles reposent sur l’empathie, la nuance, la présence humaine.
Graeber y voit une opportunité : repenser la valeur du travail non pas en fonction de sa productivité mesurable, mais de son utilité sociale réelle. Ce déplacement pourrait ouvrir la voie à une société où l’on reconnaît enfin la valeur du care, de l’éducation, de la culture, de la coopération.
Ce que Graeber nous invite à repenser
L’œuvre de Graeber n’est pas seulement une critique ; c’est une invitation à imaginer autrement. Elle nous pousse à questionner :
- la manière dont nous définissons la valeur ;
- le lien entre travail et dignité ;
- la place du temps libre dans nos vies ;
- la possibilité de redistribuer autrement les richesses (revenu de base, réduction du temps de travail, nouveaux droits sociaux) ;
- la nécessité de redonner du sens aux activités humaines.
Le travail ne disparaît pas : il mute. Et cette mutation est un choix collectif, pas une fatalité technologique.
Conclusion : choisir le travail que nous voulons
Graeber nous rappelle que le futur du travail n’est pas écrit. Ce n’est pas une conséquence mécanique de l’innovation, mais un projet politique. La vraie question n’est pas “y aura-t-il encore du travail ?”, mais “quel travail voulons-nous valoriser ?”.
Dans un monde où les tâches absurdes prolifèrent et où les activités essentielles sont sous-payées, son message résonne comme un appel à la lucidité. Le travail se transforme — à nous de décider s’il se transforme en instrument d’émancipation ou en machine à produire du vide.
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