Les routes sont poussiéreuses, bordées de champs et de bois. Tocqueville et Beaumont traversent les petites villes du Nord-Est, là où la démocratie ne se proclame pas : elle se pratique.
C’est ici que la démocratie vit. Pas à Washington, mais dans ces assemblées locales
Ils arrivent dans un township, un village sans faste, mais avec une mairie, une école, une église. Pas de préfet, pas de commissaire royal. Juste des citoyens réunis pour décider ensemble.
C’est ici, murmure Tocqueville. C’est ici que la démocratie vit. Pas à Washington, mais dans ces assemblées locales.
Ils assistent à une réunion municipale. Les habitants discutent du budget de l’école, de l’entretien des routes, du salaire de l’instituteur. Chacun parle, chacun vote. Tocqueville est frappé : ce n’est pas l’anarchie, c’est l’ordre par le peuple.
« La commune est à la démocratie ce que la cellule est à l’organisme : sa forme la plus simple, mais la plus essentielle. »
Il note tout. Il interroge les villageois. Il comprend que cette autonomie locale est la clef : elle forme les citoyens à la responsabilité, à la délibération, à la liberté.
Le soir, dans une auberge, Tocqueville confie à Beaumont :
En France, nous avons des théories. Ici, ils ont des habitudes. Et ces habitudes valent bien des constitutions. Le lendemain ils assisteront à une autre réunion municipale au village de Concord.
Le soleil décline sur le village de Concord, la salle de l’école, transformée pour l’occasion en lieu de délibération. Une trentaine d’habitants sont là : fermiers, artisans, commerçants, tous venus débattre du budget annuel.
Un homme se lève. Il porte une chemise de lin, un gilet usé, et parle avec assurance :
Mes amis, l’école a besoin d’un nouveau toit. L’hiver dernier, la neige a percé les tuiles. Je propose qu’on alloue 120 dollars à la réparation.
Un murmure parcourt la salle. Une femme se lève à son tour :
Cent vingt ? C’est trop. On peut faire venir les jeunes du village pour aider. On économiserait au moins trente dollars.
Tocqueville observe, fasciné. Pas de président, pas de préfet. Juste un modérateur élu pour la séance, qui distribue la parole avec calme.
Il chuchote à Beaumont :
– Ils discutent comme des législateurs. – Et pourtant, aucun d’eux n’a étudié le droit.
Un jeune homme prend la parole :
Je suis d’accord pour réparer, mais pas avant qu’on ait réglé la question du salaire de l’instituteur. Il est payé moins qu’un charpentier. Est-ce juste ?
Le débat s’anime. Les voix montent, mais jamais ne s’emportent. Chacun écoute, répond, propose. À la fin, un vote à main levée tranche les décisions. Tocqueville note :
« Ici, la démocratie n’est pas une idée abstraite. Elle est une habitude, une pratique, un devoir. »
Après la réunion, il s’approche du modérateur, un vieil homme au regard clair.
Monsieur, vous êtes le maire ? – Non, je suis fermier. Mais ce soir, j’étais président de séance. – Et demain ? – Demain, je retourne à mes champs. Et si Dieu le veut, je voterai à nouveau le mois prochain.
Tocqueville reste silencieux. Il pense à la France, à ses ministères, à ses préfets, à ses citoyens spectateurs. Ici, le citoyen est acteur.
Le soir, dans son carnet, il écrit :
« La démocratie américaine commence là où la démocratie européenne s’arrête : dans la commune. »