Exil intérieur : Joana, 32 ans, enseignante à mi-temps, ferme la porte de son studio à Graça. Elle glisse la clé sous le paillasson, comme convenu avec le nouveau propriétaire. Le loyer est passé de 650 à 980 € en deux ans. Son salaire, lui, n’a pas bougé.
Elle monte dans le train pour Santarém, à 80 km. « Je n’ai plus les moyens d’habiter là où je suis née », murmure-t-elle en regardant les collines de l’Alfama s’éloigner.
Lisbonne, décor en location
Lisbonne est belle. Trop belle. Ses façades pastel, ses tramways vintage, ses miradouros baignés de lumière attirent les touristes, les nomades digitaux, les retraités étrangers. Mais derrière la carte postale, 1 logement sur 4 dans le centre est désormais en location courte durée. Les habitants, eux, sont priés de partir.
Carlos, 58 ans, chauffeur de taxi : « Mon immeuble est devenu un hôtel. Je croise des valises, jamais des voisins. »
Les chiffres qui expulsent
- Salaire minimum : 820 € net
- Prix moyen d’un studio à Lisbonne : 950–1 100 €
- Augmentation des loyers : +60 % en 5 ans
- Part des revenus consacrée au logement : jusqu’à 55 % pour les jeunes actifs
- Contrats précaires : 1 sur 3 dans les secteurs du tourisme et de la restauration
La ville qui se referme
Les expulsions silencieuses se multiplient. Les jeunes couples, les familles monoparentales, les retraités locaux quittent Lisbonne pour Barreiro, Almada, Setúbal. Le temps de transport explose. Le lien avec la ville se délite.
Fatima, 41 ans, aide-soignante : « Je pars à 5h du matin. Je rentre à 20h. Je travaille à Lisbonne, mais je n’y vis plus. »
Une colère qui monte
La réforme du travail annoncée par le gouvernement a mis le feu aux poudres. Licenciements facilités, sous-traitance étendue, syndicats marginalisés. La grève générale du 11 décembre s’annonce massive. Mais pour beaucoup, le combat a commencé bien avant – dans les couloirs d’immeubles vidés, les files d’attente pour un logement, les trains bondés du matin.
La ville fantôme
Joana regarde Lisbonne s’éloigner par la vitre du train. « Ils ont transformé ma ville en décor. Mais nous, on n’est plus dans le film. »
Auteurs : Copi + AA