La Cour d’honneur du Palais des Papes n’est jamais un lieu neutre. Elle impose, elle dévore, elle magnifie. Pour la première de Maldoror, Julien Gosselin a choisi d’y installer une création fleuve de cinq heures, un geste artistique massif qui a immédiatement donné le ton d’un Festival d’Avignon résolument tourné vers les grandes formes et les expériences immersives. En s’emparant de l’œuvre fulgurante et dévastatrice de Lautréamont, Gosselin signe une entrée en matière qui ressemble à une déclaration de guerre poétique.
Un monument littéraire pour un monument scénique
Adapter Les Chants de Maldoror n’a rien d’un exercice de confort. Le texte, torrentiel, halluciné, souvent insaisissable, défie toute tentative de mise en scène classique. Gosselin, fidèle à son goût pour les architectures narratives labyrinthiques et les dispositifs scéniques totaux, en propose une traversée plutôt qu’une traduction. Il ne cherche pas à dompter Lautréamont : il le laisse déborder.
La Cour d’honneur devient alors un espace de vertige. Vidéos monumentales, musique live, fragmentation des récits, surgissements visuels : tout concourt à créer un univers où le spectateur est pris dans un flux continu, parfois hypnotique, parfois brutal. La durée elle-même – cinq heures – devient un matériau dramaturgique, une manière de plonger le public dans une expérience qui dépasse le simple spectacle pour devenir une immersion.
Une ouverture de festival comme un manifeste
En programmant Maldoror en ouverture, Avignon affirme une orientation claire : celle d’un festival qui assume les grandes formes, les propositions radicales, les expériences qui bousculent autant qu’elles fascinent. Gosselin, habitué des marathons scéniques, offre ici une pièce qui n’est pas seulement un événement artistique, mais un signal envoyé à l’ensemble de la programmation.
Cette première dans la Cour d’honneur réactive aussi la dimension mythique du lieu. Le Palais des Papes, avec son immensité minérale, devient le théâtre d’une lutte entre la littérature et la scène, entre l’ombre et la lumière, entre le chaos et la construction. Le public, pris dans cette tension, ressort marqué par une expérience qui ne cherche pas à plaire mais à frapper.
Une proposition qui divise, mais qui imprime
Comme souvent avec Gosselin, les réactions oscillent entre admiration et perplexité. Certains saluent la puissance visuelle, la radicalité du geste, la manière dont Maldoror devient une matière vivante. D’autres pointent la densité, l’exigence, la durée, qui peuvent parfois épuiser autant qu’éblouir. Mais tous s’accordent sur un point : cette première ne laisse pas indifférent.
Et c’est peut-être là l’essentiel. En ouvrant le festival avec une œuvre qui refuse la tiédeur, Avignon rappelle que le théâtre est aussi un lieu de risque, d’excès, de débordement. Maldoror en est l’incarnation parfaite : un spectacle qui ne cherche pas à être sage, mais à être nécessaire.
Lautréamont, l’ombre fondatrice
Rappeler Lautréamont, c’est rappeler une énigme. Derrière ce pseudonyme – celui d’Isidore Ducasse, mort à vingt-quatre ans dans un anonymat presque total se cache l’un des textes les plus déroutants et les plus prophétiques de la modernité. Les Chants de Maldoror n’ont cessé de fasciner, d’inquiéter, de nourrir les avant-gardes, des surréalistes aux créateurs contemporains. Leur violence visionnaire, leur humour noir, leur liberté formelle continuent de défier les cadres, de résister aux interprétations sages, de réclamer des gestes artistiques à la hauteur de leur démesure. En choisissant d’ouvrir le Festival d’Avignon avec cette œuvre incandescente, Julien Gosselin ne rend pas seulement hommage à un écrivain maudit : il réactive une force littéraire qui, plus d’un siècle et demi après sa naissance, demeure intacte, indomptée, et étrangement nécessaire.
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